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Le 14 juillet 20h30

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Lundi 13 juillet 2020

Cie LIRIA

Nous, les petits enfants de Tito.

de et avec SIMON PITAQAJ

 

Auteur, metteur en scène, comédien : SIMON PITAQAJ

Collaboration artistique : Cinzia Menga et Samuel Albaric Création sonore : Cyrille Métivier

Création lumière : Franz, Laimé, Flore Marvaud

Regard extérieur : Christophe Laluque

 

Simon Pitaqaj, metteur en scène, dramaturge et comédien.

 

Comme toujours, une guerre éclate, l'enfant troque une vieille maison en brique au pied des montagnes contre une cité HLM en banlieue parisienne. Ce pays, c'est la Yougoslavie et cet enfant, c'est moi.

Nous les petits enfants de Tito, raconte la fuite du pays natal pour échapper aux prescriptions de la terre et du sang. Albanais du Kosovo, je quitte une culture minoritaire imprégnée de mythes et de légendes pour entrer dans un monde périphérique. «Mais la marge, c'est ce qui tient la page» et rend l'écriture possible. Ce que j'écris, ce que je décris, c'est la rencontre entre les personnages qui ont peuplé mon enfance et forgent mon identité - les pachas Turcs, les fantômes de chevaliers sans tête, les duels entre frères ennemis, les devins prophétisant quelque commandement confus - et les récits urbains de match de foot perdus, de cours de techno bordéliques, de kebabs avariés, de vacances au ski aux fins tragiques.

Dans cette vie nouvelle, j'apprends ce que je suis et ne suis pas, je revêts plusieurs visages, je découvre l'unique et le multiple, je grandi, je rapetisse... bref, je deviens un homme qui montre et cache ses cicatrices. C'est un récit de théâtre, c'est une autobiographie, c'est une fiction.

Mon verbe est celui d'un étranger qui tente de franchir une frontière, celle des apparences.

Simon Pitaqaj

 

Entretien avec Gaëlle Hubert

 

Qu’est-ce qui vous a poussé à écrire Nous, les petits enfants de Tito ? Ya-t- il eu un élément déclencheur ?

 

Je suis arrivé en France à l’âge de 15 ans, je ne parlais pas un mot de français. Mon frère m’avait inscrit au collège à Aubervilliers, dans une classe non francophone. Au début, j’ai cru qu’on m’avait amené à l’asile de fous. J’étais persuadé que c’était l’endroit où l’on réunissait les handicapés mentaux. Parce qu’au pays, personne n’osait répondre au professeur, ni parler fort, et encore moins jeter des bouts de papier et faire pleins d’autres choses. A la maison, j’ai dit à mon frère Kolë : « c’est une classe de dingue où tu m’a amené ? » Il s’en est amusé et m’a répondu : « Non, c’est une école publique, c’est normal ici. »

Quelques années plus tard, je ne trouvais plus mes camarades de classe fous, je m’étais habitué. Tout cela était devenu normal. Normal, mais en marge, mis de côté, à regarder les lumières de la ville en face, à envier ce qui se passait de l’autre côté du périphérique. Piégés dans nos tours et nos antennes de télévisions où naissaient nos rêves et mourraient nos espoirs. La marge, je la connaissais bien, je m’y sentais bien, c’était comme au Kosovo. Nous étions tous des rêveurs, des aventuriers sans possibilité d’aventure, des voyageurs immobiles, prisonniers du béton. Puis il y a eu les événements de Charlie Hebdo et de l’Hyper Casher et j’ai vécu comme un retour en arrière. J’ai senti que la haine qui s’exprimait dans ces événements sanglants et stupides avaient quelque chose à voir avec ce que j’avais vécu, moi, en débarquant du Kosovo, avec mes amis des cités. Écrire cette pièce est devenu comme une nécessité, je voulais témoigner de cette époque, témoigné pour tous ces jeunes mis entre parenthèse. Car nous, on n’aimait pas cette barrière, ce mur entre Paris et l’autre côté du périphérique ! Il y a vingt ans je pensais que c’était un malentendu entre nous banlieusards émigrés et Paris ! Je me disais : « Ils ne nous comprennent pas, et nous ne savons pas à nous faire comprendre. On n’a pas les mots qu’il faut, pas la culture, pas l’éducation pour nous faire comprendre ». Mais je pense qu’aujourd’hui ce n’est pas une question de compréhension, ni de manque de mots, mais un manque de justice !

 

Dans ce récit, pourquoi mêlez-vous des éléments autobiographiques et des vieilles légendes balkaniques ! Est-ce pour créer un pont entre passé et présent ? Si oui, en quoi ce lien est-il important ?

 

Enfant, j’étais baigné dans le monde des contes et légendes. J’étais habité par mille personnages et fantômes. J’ai éprouvé le besoin de parler de ce morceau de vie. Le raconter, c’était une façon d’essayer de passer à autre chose. J’en avais besoin, c’était une nécessité de retracer ce chemin parcouru. Bien sûr, ce n’était pas évident... mais c’était plus fort que moi. Dans Nous, les petits- enfants de Tito, cet adolescent est né et a grandi dans un pays de mythes et des légendes, mais aussi dans un pays en guerre. Il porte en lui tout ça sans le savoir. Chaque jour, il en apprend un peu plus son héritage, son passé proche et lointain, qui est parfois difficile à porter. Il découvre au fur et à mesure son passé à travers les mythes et les légendes. Sans vraiment se rendre compte des messages qu’il véhicule, il partage ça avec ses amis. Ce qu’il y a dans les légendes, c’est qu’elles nous plongent dans nos origines. C’est nécessaire pour cet adolescent franco-kosovar de s’y plonger puisque cela lui permet de comprendre son présent. Sa seule libération est de créer un pont entre le passé et le présent. Peut-être pour se sentir enfin à sa place. Là où il est...

 

Pensez-vous que votre propre parcours fait écho à celui de certains jeunes, encore aujourd’hui ?

 

Je sens qu’aujourd’hui, les jeunes n’ont pas vraiment d’espoir, alors imaginez- vous les jeunes émigrés qui arrivent en France du jour au lendemain...

  

L’adolescent de Nous, les petits enfants de Tito est un paumé, combattant et un rêveur. Il lui arrive des tas de choses improbables mais il arrive à les surmonter, il tient debout. Cela fait écho non seulement à des banlieusards qui se battent chaque jour et essaient de tenir debout, mais aussi aux jeunes du monde entier. Aujourd’hui tout le monde se bat, simplement pour rester debout et ne pas glisser vers le désespoir !

Selon vous, en quoi l’écriture peut aider à aller au-delà des apparences ? Avec cette pièce, qui souhaitez-vous toucher ? Un public en particulier ?

Mon écriture passe à travers le plateau. J’écris pour la scène, pour les comédiens et le public qui va écouter et voir la pièce. Et en général, quand j’écris et mets en scène, je me demande toujours : « Et si mon père et ma mère voyaient ça ? » (Alors qu’ils sont ouvriers et anciens paysans). Ou encore : quelqu’un qui avait une grande culture et de larges connaissances voyait mon spectacle, que comprendrait-il ? Est-ce que cela les toucherait ? Est-ce que cela les ferait rêver, réfléchir ? Est-ce que cela les bousculerait, les mettrait en colère, les agacerait ? Du coup je me concentre plus sur l’humain. Au fond, ce que je cherche, c’est que chacun, homme et femme, trouve son compte dans mes spectacles.